Cinéma: « Tabou », histoire d’amour, de mémoire, de fantômes, touche juste.

tabu-gomes-1

Paradis perdu, passion triste,
par JEAN-LOUIS COY
(a/s de Tabou, de Miguel Gomes, Coprod France-Allemagne-Portugal-Brésil)


Le réalisateur Miguel Gomes n’est pas un inconnu, nous avons déjà eu à reconnaître son originalité avec deux longs métrages trop vite disparus : La Gueule que tu mérites (2004), un film entre la réalité et le fantastique où l’ironie comme l’insolite nous surprenaient, précédait Ce cher mois d’août (2008), une sorte d’arabesque entre le documentaire et la fiction libérée. Le cinéaste lui-même se promenait à travers le Portugal estival, les rues pleines de fanfares, oubliant de tourner sérieusement un film sentimental à la fois amusant et déroutant.

Bref, Miguel Gomes apparaît comme un réalisateur original, capable d’associer le baroque, le fantaisie et la drôlerie, à ce que nous pourrions appeler l’épopée surréaliste : cinéphile averti, ce metteur en scène se rattache à des courants proches des films américains (Sydney Pollack, par exemple), Bunuel dans son époque mexicaine, Raul Ruiz, références que nous prenons comme des citations et non des copies.
Tabou (2012) est le premier vrai succès de ce cinéaste portugais. Nous y retrouvons à la fois le souci esthétique, le romantisme nostalgique, la question politique et la passion exotique. Tabou, la montagne virtuelle, abrite dans un coin du Mozambique cette liaison fatale de deux amants sous le regard inquiétant d’un crocodile.

Du paradis au drame
D’abord, le paradis perdu, celui d’une vieille femme déjantée qui délire dans son appartement douillet à Lisbonne avec une voisine et une servante toujours prêtes à la protéger de ses fantômes : car il s’est passé quelque chose en Afrique.
Elle meurt. Un certain Gian Luca nous narre alors l’histoire de cet amour fou aux pieds du mont Tabou qui n’existe pas.

La seconde partie débute. Au paysage citadin de Lisbonne aujourd’hui succède celui exotique de l’Afrique d’il y a une quarantaine d’années : c’est le paradis. Les coloniaux ont la belle vie, leurs boys obéissent, Aurora est mariée à un séducteur type Errol Flynn, qui lui offre un bébé crocodile, funeste présage ou non ?

Un drame se prépare aussitôt que Gian Luca apparaît. Faute et passion, avenir impossible, fuite et meurtre, nous sommes au centre d’un récit mouvementé épico-tragique, non dénué d’ironie ludique cependant.

Ce film aux teintes magiques présente une construction singulière. Au début, le temps présent concerne le paradis perdu. Plus tard, nous sommes dans le passé et le cinéaste nous évoque le paradis tout court. Une sorte de récit non pas en flash back mais à l’envers comme si la mémoire seule importait pour ces deux amants séparés à jamais.

Dès lors, seule la voix-off, celle de Gian Luca, raconte, tandis que les images muettes, en noir et blanc, à peine troublées par le son immatériel qui les enveloppe, nous évoquent le dernier film de Murnau, Tabou, tourné en 1931. L’esthétique du muet prend le dessus, c’est une création et non une parodie comme The Artist ; le récit devient épopée, l’aventure amoureuse accompagne les derniers instants de la guerre coloniale, le meurtre passionnel déclenche la fin de l’empire colonial portugais en 1974 : plus qu’une métaphore.

Cette vieille Aurora de Lisbonne cachait bien son secret, Tabou existait au milieu de son amnésie déroutante, le crocodile lui servait de guide. Passion triste.
Jean-Louis Coy

L’OURS au théâtre :
Le nouveau roman sur les planches
,
par ANDRE ROBERT
(a/s de Nouveau roman de Christophe Honoré, Théâtre de la Colline,
au Théâtre Liberté à Toulon, et au Théâtre de l’Archipel à Perpignan en janvier 2013)

Le théâtre peut-il donner un véritable accès à la littérature ? Sans doute pas, si l’on entend par littérature une écriture singulière en prose qui prend la forme « livre » et appelle un rapport de communication lui-même singulier entre un lecteur et un auteur, rapport silencieux à l’intérieur duquel il arrive que le lecteur trouve la « joie esthétique » contribuant à l’accomplissement de l’œuvre (Sartre). Qu’en est-il plus précisément du roman ? Bien souvent aujourd’hui des œuvres romanesques sont mises en théâtre, soit proférées en totalité ou en partie, soit adaptées, avec plus ou moins de réussite ; dans les cas favorables, le spectateur éprouve une autre relation au texte, qu’il le redécouvre incarné et jouisse de réminiscences, ou qu’il le découvre entièrement et y voie un chemin possible vers la lecture proprement dite.

Mais s’agissant du nouveau roman ? C’est sans doute encore plus difficile dans la mesure où ce mouvement littéraire s’est employé – entre les années 1950 et 1970, avec des débordements en aval dus à ses plus grands auteurs (Claude Simon, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute) – à refuser les données du roman traditionnel : psychologisme, anthropologisme, illusion réaliste, déroulement chronologique, prédominance des personnages… De la part de l’auteur et du metteur en scène de la pièce Christophe Honoré, il s’agit donc d’une gageure, dont il se sort au mieux. Le prologue s’avère tout à fait savoureux, le frère même de Christophe, Julien Honoré, acteur dans la pièce, venant nous présenter tout à la fois des éléments de la saga familiale (débuts théâtraux dans un collège de Bretagne, fascination pour la littérature) et les écrivains-acteurs (pour lesquels, très judicieusement, aucune ressemblance physique n’a été cherchée).

Sur la scène, dans un vaste décor années soixante réussi dû à Alban vo Han, parsemé d’écrans sur lesquels des écrivains contemporains nous livrent de temps à autre leur vision du nouveau roman, sont présents Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, sa femme Catherine, Claude Simon, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Claude Ollier, Robert Pinget, Claude Mauriac et bien sûr le fondateur des éditions de Minuit, Jérôme Lindon, sans qui rien de cette aventure littéraire, amplement médiatisée et parcourue de récompenses (un Prix des Critiques, un Médicis, un Renaudot, un Goncourt, un Nobel) n’eût été possible.

Alors, comment faire théâtre de cela ?
Pendant les trois heures que dure le spectacle, c’est de vie littéraire, ou plutôt éditoriale, qu’il va être question et c’est de moments reconstitués à partir de celle-ci que vont naître quelques enjeux dramaturgiques. Sur la base de documents semble-t-il nombreux et inexploités, déposés dans les locaux des éditions de Minuit, Christophe Honoré a demandé à ses comédiens de recomposer le verbatim de réunions emblématiques, décisives, certaines théoriques, d’autres totalement superficielles, et d’habiter les traits de personnalité des écrivains. Cela nous vaut des scènes assez drôles où se révèlent les caractères, connus des spectateurs les plus âgés, découverts par les plus jeunes, de Robbe-Grillet, Butor, Ollier, les rapports de couple chez les Robbe-Grillet, les querelles médiatisées avec d’autres stars littéraires (brève apparition, succulente, de Françoise Sagan), etc. On pourrait dès lors sans doute formuler un reproche de concession à l’anecdote, mais le plaisir pris à la qualité du jeu des acteurs, des moments forts comme celui de l’exclusion d’Ollier, du débat et des blessures narcissiques qui s’ensuivent, la scène finale très émouvante d’acte de décès du mouvement, permettent de dépasser cette réserve. Et lorsqu’on entend tel ou tel morceau de Marguerite Duras et de Nathalie Sarraute et surtout, surtout, un long extrait puissamment incarné de la Route des Flandres de Claude Simon, on se dit qu’on est bien à ces instants-là au contact de grande littérature.

Cette entrée a été publiée dans Culture & Politique. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.