Cinquante heures avec García Márquez

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Archives. Souvenirs juvéniles d’un marathon de mots et d’alcool avec «Gabo», la littérature faite homme. Par Véronique Ovaldé.

C’était en 1984. J’avais 12 ans. Je l’ai rencontré un soir d’avril. Nous étions à Bogotá – pour des raisons que je ne clarifierai pas ici mais qui étaient liées à une peine qu’avait purgée mon père, et à une partie de sa famille celle aux noms imprononçables qui avait été prête à m’accueillir, qui parlait espéranto et ne s’alimentait, me semblait-il, que de racines et d’algues de drôles de gens basques et végétaliens.

Il y avait une petite terrasse derrière la cafétéria où nous allions tous les soirs, mon oncle et moi, une petite terrasse qui donnait sur ce beau ciel colombien, un ciel d’un bleu royal dans lequel les étoiles prenaient toute la place, laiteuses et affligeantes – la nausée finissait par me rendre neurasthénique, tant je voulais donner, à l’époque, un sens à leur position dans ce carré de ciel c’était une époque où je pensais que tout avait un sens, que la suite des lettres dans l’alphabet, par exemple, n’était pas un hasard, j’étais convaincue qu’on me cachait un ordre supérieur du monde ; j’étais une gamine qui vivait dans une grande solitude.

Tous les soirs on disait que Gabo allait venir. Je savais qui il était, j’avais lu Cent ans de solitude et l’histoire de la candide Erendira : j’étais en Amérique latine, Gabo était déjà le grand-père et le roi de toute l’Amérique latine.

Mon oncle parlait de lui comme d’un vieil ami avec lequel il aurait fait des études de droit – avec Castro aussi, mais il le disait moins fort. J’avais très peur que Gabo débarque et ne reconnaisse pas mon oncle, j’aurais été aussi mal à l’aise que si mon oncle s’était mis à fondre en larmes en public, tout nu assis sur une estrade. Gabo, au bout de deux ou trois soirs, est arrivé, il était suivi par une horde de garçons qui portaient des pantalons en velours et par des filles qui avaient déjà bien trop bu de chirringi – ils arboraient tous de petits poissons d’or autour du cou, pensant sans doute qu’avec ce bijou ils pouvaient prétendre appartenir à la lignée de Gabo, avec ses ramifications délirantes et bâtardes. Gabo était moustachu, très grand j’avais, comme on sait, 12 ans, il était habillé tout en blanc mais tout empoussiéré par le sable ocre des rues et il parlait fort. Il a balayé la salle du regard, j’ai retenu mon souffle, et il a reconnu mon oncle, il est venu droit sur lui comme s’ils avaient un contentieux à régler là dans la seconde, mais il l’a soulevé dans ses bras et ils ont sauté à pieds joints, toujours accrochés l’un à l’autre, ils ont fait trembler les murs et ils se sont attablés.

Puis ils ont bu pendant deux nuits et deux jours. C’est-à-dire qu’ils sont restés assis de façon pratiquement ininterrompue pendant presque cinquante heures. Et que moi j’étais à côté, avec ma citronnade et les pica-pica que me donnait de loin en loin la tenancière, et que j’écoutais avec toutes mes oreilles et que je m’endormais par intermittences et que j’étais réveillée par leurs bagarres. Parce qu’ils se bagarraient. À cause de l’amitié de Gabo pour Castro, à cause de sa vision où la fiction demeurait reine mon oncle au fond était un écrivain français qui se croyait revenu de tout cela et où le mensonge était une règle de vie et d’écriture. Ils se bagarraient à cause du champ des impossibles, de la nourriture dans les livres de Gabo mon oncle disait : Pourquoi donc ne les fais-tu jamais manger qu’une seule sorte de nourriture ? Il y a la femme araignée qui ne mange que des boulettes de viande, l’ange qui ne prend que de la bouillie d’aubergine, Rebecca qui se nourrit de terre, ils se sont disputés à cause du zodiaque mon oncle était Bélier et à cause des premières phrases.

Ce fut le plus beau moment et le plus captivant quand ils se battirent à coups de premières phrases. Mon oncle les connaissait par coeur et défiait Gabo. Il déclama : « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. » Je découvris plus tard qu’elle était tirée de Chronique d’une mort annoncée. Continua par celle de Cent ans de solitude : « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. » Gabo était en train d’écrire L’Amour aux temps du choléra. Il a cité la première phrase à venir : « C’était inévitable : l’odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours contrariées. » Il n’y avait rien à dire, il avait gagné ce match.

À ce moment-là je les écoutais avec toute la concentration de mon enfance triste, et c’est ainsi qu’est née ma disposition pour les premières phrases qui parlent de la mort et de la solitude et de ce qui se passera sans doute dans les heures à venir je suis là, et d’où je suis je sais déjà, même si cela me chagrine grandement, ce que le sort réserve à mon tragique et grotesque personnage.

Ils ont rassemblé pendant ces nuits et ces jours en un faisceau sidérant la multitude latino-américaine : le mythe de la fondation, la cohabitation confiante avec les fantômes, l’exaltation du pouvoir et de la destruction, et la recréation du monde. De cette si longue conversation a jailli mon propre goût pour l’abominable et le burlesque, l’atroce et le poétique. Ils tentaient je crois, pendant ces nuits surhumaines, d’élucider l’existence quelque chose lié à la vieillesse et à la finitude – l’inacceptable énigme de la finitude, Gabo assommait mon oncle en portant haut l’étendard de la transposition poétique de la réalité et de la divination du monde. Il disait : Déchiffre donc le monde avec tes petits mots de rien. Et j’avais peur que mon oncle ne le prenne au pied de la lettre et ne se lève et renverse la table, et sorte de son fourreau une lame et dise : Je relève le défi.

Pendant ce temps, ce temps que j’ai passé terrorisée et affamée, j’ai compris, je crois, ce qu’était la littérature, ou du moins je m’en suis fait une idée qui perdure, j’ai touché du doigt cette drôle d’opération de lecture syllabique, cet ânonnement, ce mot à mot intarissable qui permet aux enfants de se consoler de la perte de leur enfance. Gabo a fini en disant, il me semble, qu’il n’y avait ni vérité ni réalité, il n’y avait que la croyance des lecteurs. Puis il s’est levé, il s’est tenu aux murs, il est sorti, et les petits jeunes gens avec les poissons d’or autour du cou se sont réveillés et l’ont suivi, il a dit avant de définitivement disparaître : Je vais me coucher, je dormirai bien une année entière.

Et maintenant très longtemps après être revenue de Bogotá, avoir oublié que j’avais rencontré cet homme, avoir dû réactiver ma mémoire, ouvrir un à un les tiroirs de mon enfance, j’ai pris en main la biographie que Gerald Martin a consacrée à Gabo et dont l’écriture lui a pris dix-sept ans ce qui correspond bien à un temps marquézien, et je vois qu’il dit de lui qu’il est badin, anti-universitaire et amateur de mystification, et cela m’enchante parce que c’est ce que moi-même j’ai vu de lui et la confirmation de mon intuition enfantine.

Je sais maintenant que toute écriture est un retour aux origines, un retour suave et insistant, écorniflé et spasmodique, de la mémoire à son point de départ, et je pense aux mots de Nabokov : « Rien ne se perd jamais, la mémoire accumule les trésors secrets qui poussent dans le noir et dans la poussière. »

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