Night moves

jesse-tt-width-604-height-400

Révélé par “The Social Network”, l’acteur qui parle plus vite que son ombre interprète un “eco warrior” dans “Night Moves”. Il évoque sa carrière qui se partage entre blockbusters et films d’auteur, sans oublier sa passion pour le théâtre. Rencontre.

Par Alex Vicente (les Inrocks)

ans la grande cour jardinée de son luxueux hôtel vénitien, Jesse Eisenberg se tient debout dans un coin d’ombre, loin de la chaleur étouffante. De loin, une petite foule crie dans le lobby, mais ne clame pas son nom. Sa partenaire dans Night Moves, Dakota Fanning, pose pour un magazine de mode à seulement quelques mètres. Il l’observe, le regard vide, avant de s’apercevoir de l’arrivée de son interlocuteur. L’acteur américain est mince et nerveux, parlant à une vitesse fulgurante et faisant preuve d’une autodérision futée. Découvert comme le fils blessé et sadique dans Les Berkman se séparent et couronné grâce au rôle de Mark Zuckerberg dans The Social Network, l’acteur et dramaturge est à l’affiche du nouveau film de Kelly Reichardt, où il campe un écologiste radical décidé à faire exploser, coûte que coûte, un barrage hydroélectrique. Son prochain défi consistera à endosser le costume de Lex Luthor dans l’attendu Batman vs Superman de Zack Snyder.

La première chose que l’on remarque dans Night Moves est votre débit de parole, sensiblement plus lent que d’habitude…

Jesse Eisenberg – J’ai dû y travailler beaucoup, car parler lentement m’est très difficile, comme vous le voyez. Les gens croient que c’est David Fincher qui m’a appris à parler vite, mais je parle comme ça depuis que j’ai prononcé mes premiers mots. C’est Kelly Reichardt qui m’a demandé de réduire mon débit. Avant de commencer le tournage de Night Moves, j’ai vécu un mois dans la ferme où le film a lieu pour comprendre le rythme des personnages. Là-bas, tout se passe plus lentement qu’en ville. Aller aux toilettes vous prend au moins dix minutes. J’ai compris que, dans ce contexte, je ne pouvais pas paraître trop pressé.

Le film montre le dilemme entre l’action terroriste et un militantisme plus pacifique. De quel côté penchez-vous ?

Comme le film essaie de le montrer, il s’agit d’un sujet très complexe. Je n’ai pas vraiment de réponse. Dans certains cas, l’action radicale est utile, comme avec le Mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Mais c’est très difficile de tracer une ligne rouge entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas.

Vous avez signé deux pièces de théâtre, Asuncion et The Revisionist, qui évoquent aussi une jeunesse très politisée mais pas toujours lucide. C’est un trait générationnel ?

Mon engagement passe exclusivement par l’écriture. Il y a quelques années, je participais aux manifestations, mais je m’y sentais mal à l’aise. Ce n’est pas dans ma nature de porter une pancarte et de crier en public. Dans mes pièces de théâtre, je parle d’une jeunesse énervée contre le monde et politiquement active, mais aussi profondément ignorante. Mon message consiste à dire qu’on peut être à la fois très calé et très peu judicieux, ce qui colle effectivement avec le propos de ce film.

Comment construisez-vous vos rôles ? Avez-vous tendance à compatir avec vos personnages ou gardez-vous une distance critique à leur égard ?

J’essaie de trouver toujours une connexion avec leur expérience émotionnelle, même quand ils sont très différents de moi. Je ne suis pas comme Josh (son personnage dans Night Moves - ndlr) mais je peux comprendre sa passion sans faille. Je suis comme ça avec les choses qui comptent pour moi, notamment l’écriture. Pour être franc, j’ai du mal à distinguer les tournages de la vie. Quand je tournais Night Moves, je me sentais angoissé en permanence, exactement comme mon personnage. En revanche, pendant Insaisissables, où mon rôle était un homme à femmes extrêmement sûr de lui, je me sentais très en forme. J’étais très étonné, car c’est le seul tournage où je me suis senti heureux. Après coup, j’ai compris que c’était à cause du personnage, qui s’aime bien et a pas mal de succès.

Avez-vous été surpris par le succès inattendu d’Insaisissables, la comédie policière de Louis Leterrier, qui a rapporté plus de 250 millions de dollars dans le monde ?

Pas vraiment. Les producteurs ne s’attendaient pas à gagner autant d’argent, mais le film a toujours été conçu comme une machine à sous. Ce n’était pas un sombre projet sur le cancer, mais un film d’aventures sur un groupe de magiciens (sourire narquois). Cela dit, j’aime bien le film dans son genre. Ils réfléchissent maintenant à tourner la suite…

Vous oscillez entre deux extrêmes : le théâtre ultra-indépendant de l’Off-Broadway et les blockbusters. Ne s’agit-il pas d’une position un peu schizophrène ?

En réalité, il n’y a pas tellement de différences. Dans les films des grands studios, on vous oblige à vous raser de près, mais c’est tout (rires). Le paradoxe, c’est que j’ai pu préparer mon rôle dans Insaisissables mille fois mieux que celui de Night Moves. Pour le premier, j’ai tourné pendant trois mois. J’ai eu le temps suffisant pour être à l’aise et expérimenter dans plusieurs directions. Le second, en revanche, a été tourné en vingt jours, alors que c’est un film plus intimiste et beaucoup plus axé sur les personnages.

Jouer dans des projets grand public est une façon d’éviter la marginalisation ?

Bien sûr, c’est important de ne pas devenir trop marginal. Pendant trois ans, j’ai peiné à faire financer Jewish Connection, un film sur un groupe de juifs hassidiques qui deviennent dealers de pilules d’ecstasy. J’étais tombé amoureux du scénario mais personne n’en voulait. Le jour où j’ai annoncé que j’allais tourner Bienvenue à Zombieland, le budget de Jewish Connection a été approuvé dans les cinq minutes. J’ai donc compris que c’était bénéfique de participer à des projets plus commerciaux. J’ai l’impression que ce serait difficile de maintenir une carrière au long cours si on ne travaillait que sur des projets personnels.

Il y a donc une stratégie de votre part, un certain calcul ?

Il ne faut pas exagérer, ce n’est pas non plus une chose qui m’empêche de dormir. Je choisis surtout des rôles qui me plaisent. En vrai, je ne suis pas doué pour ce genre de calculs. Quand on m’a parlé de Jewish Connection pour la première fois, j’y ai vu un blockbuster potentiel au budget exorbitant, au moins 100 millions de dollars. Ce n’est qu’après que j’ai compris qu’on n’aurait qu’un demi-million et qu’on tournerait avec une caméra que la maman du réalisateur lui avait offerte…

Vous jouez aujourd’hui des rôles de jeune premier sans en avoir totalement le physique. Etes-vous conscient d’avoir une présence très différente de celle de la plupart de vos pairs ?

Si j’imprime une certaine bizarrerie à mes rôles, c’est inconscient. J’ai l’impression de jouer des types normaux, même si je sais que les gens n’y voient pas toujours ça. Quoi qu’il en soit, j’ai du mal à analyser mes prestations, car je ne regarde jamais mes films. Quand on m’oblige à aller aux premières, je me débrouille toujours pour sortir de la salle dès que le générique commence. Je déteste me voir à l’écran.

Comment êtes-vous devenu comédien, alors que rien ne vous y poussait ?

J’ai grandi dans une banlieue pavillonnaire du New Jersey. Tout petit, je rêvais déjà de vivre à New York et d’y devenir un acteur et dramaturge à succès. Mes parents m’ont toujours soutenu, sûrement parce que ma mère a longtemps travaillé comme clown professionnelle. Mon premier souvenir d’enfance, c’est de l’entendre accorder son piano et sa guitare. Elle était vraiment douée. Si je suis devenu comédien, c’est sans doute grâce à elle.

Cette entrée a été publiée dans Culture & Politique. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.